Jean-Claude Milner, le second classicisme lacanien, « La mathématique »
Le problème général de la psychanalyse est, on s’en souvient, qu’il y ait de la pensée qui ne réponde pas aux critères imaginaires et qualitatifs de la pensée (cohérence, tiers exclu, discursivité, négation, etc.; e bref : Aristote). A cette condition seulement peut-on soutenir l’équation des sujets et notamment sa version la plus ambitieuse : l’identité du sujet du Cogito et du sujet freudien. La psychanalyse doit donc construire une théorie de la pensée, qui intègre, non comme une extension adventice, mais comme une propriété constitutive, la pensée disjointe des régulations imaginaires. Chez Freud, cette théorie est presque entièrement négative ; ce qu’il y a de positif sur ce point ne mérite pas le nom de théorie ; tout au plus un modèle énergétique ou biologique. Chez Lacan, se reconnaît l’ambition d’une théorie positive, qui, par-delà l’imaginaire de la pensée, touche à son réel.
La mathématique et toutes les disciplines formelles sont convoquées à accomplir ce programme.
Mais on sait que leur extension a varié. Dans le paradigme du premier classicisme, y sont incluses les disciplines majeures du galiléisme étendu. La linguistique, notamment, est censée mettre au jour les mécanismes d’une pensée non réflexive, non consciente, non aristotélicienne. Bien entendu, la mathématique bourbakiste, la logique russellienne et post-russellienne, l’anthropologie lévi-straussienne concourent au même dessein. Cela n’a pas à étonner, puisque l’homogénéité fondamentale de leurs formalisations a justement été posée en hypothèse par le discours de Rome.
Dans le second classicisme, l’homogénéité est rompue. Seule demeure la mathématique, et elle demeure seulement dans sa version hyperbourbakiste. Tel est l’axe majeur d’une théorie de la pensée non imaginaire. Le mathème met en pleine lumière son statut décisif.
Il est vrai que rien n’eût été possible sans le galiléisme étendu. Ajoutons que celui-ci n’eût pas été possible sans Bourbaki. Car Bourbaki seul a, de manière conséquente, poursuivi le dessein par quoi la mathématique est disjointe de la quantité. Supposition nécessaire à ce que les structuralismes et singulièrement la linguistique soient réputés mathématiques, alors même qu’ils ne comportent ni mesure ni même déduction logico-mathématique. Soit, mais il est vrai aussi que quelque chose change du rapport de Rome à L’Etourdit.
L’Oeuvre claire, p.136-137