ça ne m’intéresse pas la pensée de Lacan (M. Safouan)

J’ai travaillé avec lui vingt ans, en contrôle, ce qui fait que du point de vue clinique je me suis construit dans l’interlocution permanente avec lui. Et évidemment il y a eu des périodes où c’est lui-même qui a proposé un contrôle théorique. J’ai étudié avec lui deux articles, je crois même avoir encore le papier. C’est lui qui m’a expliqué La Lettre volée, il y avait les signes + ou – regroupés, c’est un article que j’ai lu avec lui plume à la main. Et l’autre article était celui sur L’Instance de la lettre. Mais en dehors de cela, je ne me considère pas comme un spécialiste de Lacan. ça ne m’intéresse pas la pensée de Lacan, pas plus que de n’importe qui. Mais j’ai donné la preuve que c’est un homme dont j’ai beaucoup appris. ça c’est autre chose que de m’intéresser à sa pensée. D’ailleurs, il y a beaucoup de gens qui se lient d’amitié avec moi mais ça dure un temps plus ou moins long parce qu’ils se rendent compte que je ne suis pas là-dedans, ça ne m’intéresse pas la pensée de Lacan. C’est-à-dire que depuis les années soixante-quinze je n’allais plus à son séminaire parce que la topologie, ce n’est pas ma tasse de thé. Mais je suis son élève, c’est sûr et certain. Il y a des choses quand même qui sont tellement évidentes, dans les formules de la sexuation par exemple, sur les deux propositions, une existentielle et une universelle, c’était impossible à concevoir si ce n’était pas un bonhomme qui ne connaissait pas très bien Frege. De même, l’idée du parlêtre n’aurait jamais vu le jour sans la linguistique de Saussure. Alors qu’il connaissait Frege aussi bien que Saussure, ça c’est de l’ordre des choses que personne ne discute. Nous sommes tous d’accord là-dessus.
J’ai rencontré Lacan quand il venait à Saint-Anne, chez Henri Ey, il faisait des conférences sur le langage et la parole et j’ai eu le sentiment que c’était quelqu’un qui pouvait m’apprendre quelque chose. Comme il m’avait donné cette impression, je l’ai suivi pour apprendre ce qu’il me fallait, mais pas tout ce qu’il avait à donner. Ce qui fait qu’il y a beaucoup de choses qu’il a données qui n’étaient pas ce que je cherchais.

Sylvain Frérot : Votre travail avec lui est d’un autre ordre?

MS : Oui, et puis l’homme a lui-même une qualité que je n’ai pas rencontrée ailleurs, ce qui fait que ça crée une source d’attachement très profond qui s’appelle le respect. Lacan était un homme pour lequel un autre, quel qu’il soit, n’a pas d’autre poids que le poids que lui donne sa parole. Que vous soyez pauvre, riche, homme qui a beaucoup de pouvoir, qui est démuni de tout, quel que soit votre sexe ou votre urgence, vraiment, pour lui, l’autre n’a que le poids que lui donne sa parole. Ce n’est pas pour rien que c’est lui qui a trouvé quand même la théorie du « parlêtre ». Il en fait un concept frappé d’un néologisme, ça c’est quand même lui. Je ne l’ai jamais entendu dire quelque chose de simplement bête, de banal. Ce n’est pas qu’il était au-dessus de tout ça, mais ça ne lui venait pas.

L’Inconscient à demi-mot, p. 55.