antipolitique et antiphilosophie

Il n’y a donc pas à s’étonner qu’après avoir incessamment fréquenté les textes philosophiques, après s’être formé au concept par la lecture de Hegel, après avoir traduit Heidegger, commenté Platon et Descartes, cité Aristote et saint Thomas d’Aquin, Lacan invente un mot que les philosophes, il faut bien le dire, ont dans l’ensemble pris pour une injure.

A cet égard, il en va de la philosophie comme de la politique. Leur coappartenance devient un théorème : « La métaphysique n’a jamais rien été et ne saurait se prolonger qu’à s’occuper de boucher le trou de la politique. C’est de son ressort », écrit Lacan en 1973, s’adressant nommément à Heidegger (« Introduction à l’édition allemande des Ecrits« , Scilicet 5, p.13). Car la politique, elle aussi, se révèle radicalement désynchronisée de l’univers moderne.

Est-ce un hasard si, parlant d’Etat, de démocratie, de domination, de liberté, elle parle grec et latin (pour peu, il est vrai, qu’elle parle ; le plus souvent elle marmonne) ? Par cette fondamentale dyschronie, elle appelle de la part de la psychanalyse une indifférence de principe. Parce que l’une et l’autre n’appartiennent ni au même monde, ni au même univers.

Tout de même que la science et la politique n’ont rien à faire ensemble – sinon commettre des crimes – parce qu’elles n’appartiennent ni au même monde, ni au même univers, de même la psychanalyse n’a rien à faire avec la politique – sinon dire des bêtises. Telle était, on s’en souvient, la position de Freud : « agnosticisme politique », « indifférence » (La Science et la Vérité, p. 858). Antipolitique, pourrait-on dire, parallèle à l’antiphilosophie.

[…]

Il y a de même une radicale indifférence philosophique de la psychanalyse.

Tel est en fait le ressort des surabondantes références au corpus philosophorum. Il faut être profondément indifférent en philosophie pour user avec autant de liberté, d’autant de concepts techniques, d’allusions explicites ou non, ou, ce qui revient au même, il faut tenir que la philosophie forme une constellation de textes étincelants, mais non pas une pensée. On retrouve l’antiphilosophie, sous la forme de la culture philosophique la plus étendue.

L’Oeuvre Claire, p. 151-152.