in Dictionnaire André Breton (édition de 2012)
Lacan, Jacques Paris, 13 avril 1901 – 9 septembre 1981
Psychiatre et psychanalyste français.
Au début des années trente, alors que le groupe surréaliste se scinde autour de la question politique, les domaines de la sexualité*, de la maladie mentale, de l’inconscient*, du rêve* occupent le devant de la scène, recentrant le surréalisme sur l’individu et la vie de l’esprit. La paranoïa jouit d’une attention toute particulière : Breton attend beaucoup de la méthode paranoïaque-critique, que Dali pratique.
Au même moment, Jacques Lacan, alors étudiant en médecine, mène des recherches sur la psychose paranoïaque à l’hôpital Sainte-Anne. Ne manque au jeune praticien qu’un appareil critique lui permettant de saisir, de manière originale, le phénomène paranoïaque. Il en trouve le linéament dans « L’Âne pourri » de Dali, qui paraît en 1930. Les deux hommes se rencontrent la même année, et Lacan s’initie au surréalisme : il lit Le Surréalisme au service de la révolution*, puis L’Immaculée conception*, d’Eluard* et Breton. Ces lectures influencent la thèse qu’il soutient, fin 1932, sous le titre De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité. Non seulement Lacan y reconnaît la pertinence scientifique des thèse surréalistes, mais il adopte les positions de Dali, Eluard ou Breton sur la paranoïa. Des surréalistes, il retient aussi l’idée d’une folie* envisagée comme « lumière qui retient quelque chose du trouble lui-même » (Alquié*) que comme maladie. Enfin, il reprend l’idée du caractère linguistique de l’inconscient, mis au jour par L’Immaculée conception, qu’il ne cessera ensuite de développer. René Crevel*, ami de Lacan, conseille à Breton de lire cette thèse et organise la rencontre entre les deux hommes. Alors que Dali trouve dans l’ouvrage de Lacan, qu’il citera à plusieurs reprises, la caution scientifique qui faisait défaut à sa propre méthode, Breton y voit la reconnaissance de certaines intuitions surréalistes, et une occasion pour le groupe d’élargir son propre cercle d’influence. Aussi s’empresse-t-il de reproduire dans « Surréalisme et folie », petite anthologie destinée à paraître en 1932 dans un numéro spécial de This Quarter, de larges extraits d’un article cosigné par Lacan, paru en décembre 1931 dans les Annales médico-psychologiques. Il l’invite ensuite à collaborer à Minotaure*: Lacan y fait paraître « Le problème du style et la conception psychiatrique des formes paranoïaques de l’expérience » dans le n°1 (juin 1933) puis, dans le n° 3-4 (décembre 1933), « Motifs du crime paranoïaque », un texte sur le crime des soeurs Papin, qui fascinait Breton. A cette époque, Lacan se rend souvent rue Fontaine, où il assiste notamment à la séance des « haricots sauteurs », qui aboutit à la rupture entre Breton et Caillois*, en 1933. Pour autant, il n’adhère pas au mouvement surréaliste. Sans doute était-il rétif à l’autorité de Breton. Henri Pastoureau* se souvient qu’il s’amusait à provoquer son aîné : « Il y allait fort, un jour chez lui, il s’est mis à lui faire l’apologie d’Anatole France*. […] On pouvait penser que Breton allait réagir […]. Et pourtant il ne s’est pas fâché, il a répondu à côté, il a parlé d’autre chose. » (Entretien avec Georges Bertin). Les points de divergences ne manquent pas entre les deux hommes : Breton, dans « La médecine mentale face au surréalisme », critique violemment le docteur de Clérambault, dont Lacan se proclame le disciple (OC II 323) ; ce dernier, dans le premier article qu’il donne à Minotaure*, prête au style des « vertus de conviction et de communion humaine » en totale contradiction avec les lignes du « Message automatique » (OC II 375-392). En 1934, les relations entre les deux hommes se refroidissent, Breton n’ayant pas apprécié que Lacan se marie religieusement. Le premier ne fera plus mention du second qu’en 1948, dans « L’art des fous, la clé des champs ». Du côté de Lacan, la fracture a lieu à la fin des années 30, lorsque s’amorce ce qu’il appellera son « retour à Freud* » (Freud que Breton critique avec véhémence dans Les Vases communicants*). Dès lors, il ne ménage pas ses critiques. Dans « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », il est question en 1949 de la structure paranoïaque de la connaissance humaine, qui entraîne ce « peu de réalité » dénoncé par « l’insatisfaction surréaliste ». Dans « Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 1956 », Lacan plagie ironiquement Breton : « La beauté sera stercoraire ou ne sera pas ». Il faut attendre 1958 pour que Lacan lui rende enfin hommage. S’il lui reproche, dans « La direction de la cure », sa déception lors de sa rencontre avec Freud, il y ménage aussi une référence élogieuse au « Dialogue des armures », sous-titre d’une partie de l’ « Introduction au discours sur le peu de réalité ». Jamais il ne reconnaîtra sa dette à l’égard du surréalisme, et notamment de Breton, à qui il doit sa découverte de la structuration linguistique de l’inconscient.
–> Jacqueline Chénieux-Gendron, « Jacques Lacan, l’Autre d’André Breton », in Lacan et la littérature, textes rassemblés et présentés par Eric Marty, éditions Manucius, coll. Le Marteau sans maître, 2005; José Feirrera, Dali-Lacan, la rencontre. Ce que la psychanalyse doit à la peinture, L’Harmattan, 2003 ; Henri Pastoureau, Entretien avec Georges Bertin, 11 janvier 1991.
–> polémique, préface, psychanalyse.
Stéphanie CARON.