L’inconscient à demi-mot (Moustapha Safouan)
Dolorès Frau : Dans votre ouvrage, La psychanalyse, science, thérapie et cause, vous rendez hommage à Lacan et à la formation que vous avez reçue. Ce sont de très belles pages, je vous cite : « pour Lacan, la règle d’or en matière de formation était de mettre entre parenthèses le désir de former. Ma formation fut à mon insu une leçon sur le désir de l’analyste ou plus exactement sur le vrai sens de sa neutralité. Certaines paroles ne m’ont pas laissé le même après qu’avant. » Vous vous reconnaissez comme l’élève de Lacan, c’est-à-dire comme celui qui a été élevé par un maître dans l’art de la psychanalyse. Pouvez-vous nous parler de ce concept d ‘élève qui a, je crois, dans la langue arabe une consonance et une richesse bien particulière, Al-mourid…qui signifie élève mais aussi disciple, n’est-ce pas?
Moustapha Safouan : Al-mourid, celui qui désire, oui, qu’on traduit par le disciple. Le disciple c’est celui qui vient demander. Mais je crois que ce n’est pas pour rien que Lacan a attendu l’âge réel et symbolique de cinquante ans pour commencer son enseignement. Il est né en 1901 et il a commencé son enseignement chez lui rue de Lille en 1951. Ce n’est pas un hasard. Pour lui, l’enseignement ne signifiait pas tenir un cours à l’université. Si on lui demandait des exemples d’enseignants, il y avait le Christ lui-même et Socrate. Et les deux d’ailleurs avaient comme trait commun qu’ils choisissaient leurs disciples.
Le Christ a choisi Pierre et son frère André : « venez, je vais faire de vous des pêcheurs d’hommes, pas des pêcheurs de poisson ». Alors Lacan était en quelque sorte un pêcheur d’analystes. En quoi il se trompait, cela a été très mal récompensé parce que parmi les élèves, cela a donné Pontalis, Laplanche, Anzieu…
En tout cas ce n’était pas mon cas parce que j’ai commencé mon analyse en 1946 et j’ai terminé en 1949. Entre-temps, j’allais à la Société Psychanalytique de Paris et Lacan était le seul qui utilisait des mots de ce style : signifiant, signification, sujet. Je crois qu’il n’avait pas encore commencé à parler du « parlêtre » mais en tout cas, il y avait le sujet parlant. Cela sonnait chinois au milieu de la Société, et le dialogue – si on peut appeler cela un dialogue – entre lui et Nacht était vraiment le modèle même de ce qui s’appelle un dialogue de sourds, l’un appelant l’autre à parler de psychanalyse, et l’autre lui répondant : « mais qu’est-ce que je suis en train de faire ? »
Mais moi j’étais formé pour être très sensible à ce discours parce que c’était des notions qui inculquaient un côté philosophique et linguistique. Alors Lacan a attiré mon attention tout de suite. Et d’ailleurs je me rappelle cette fois où à la Sorbonne, quand Bachelard a fait allusion au cours de sa conférence à un jeune psychiatre qui n’avait pas la réputation qu’il méritait, j’étais le seul dans l’amphithéâtre de deux cents personnes qui savait qui était ce jeune psychiatre. C’était en 1949.
in L’inconscient à demi-mot, Entretiens et autres textes, p. 57.