La différence absolue (Moustapha Safouan), le désir de transmettre
La question qui se pose à l’être parlant, c’est celle-ci: « qu’est-ce que je représente pour l’autre? » C’est-à-dire qu’il est désirant, mais il veut savoir ce qu’il est comme désirable. D’ailleurs vous pouvez dire que, puisqu’on parle de la fin de l’analyse, comme le dit Lacan à la fin du Séminaire XI à ce propos, il parle de la différence absolue. La différence absolue, c’est quoi? C’est entre le désirant et le désirable, c’est-à-dire extraire le désirant et le détacher de cette question sans réponse de ce que je suis comme objet. Autrement dit, comme sujet il ne représente rien. C’est ça qui est à se mettre dans la tête à la fin d’une analyse. ça ne veut pas dire que ça vient à un moment, comme ça. La question de la fin d’ailleurs n’est pas la question de savoir ce qui vient à la fin, c’est la question de en quoi ça consiste. Une analyse, dans la mesure où il y a un travail d’analyse, elle va dans le sens, soit de l’assomption de la séparation qui à la fin se solde, comme Mélanie Klein l’a souligné, par ce qu’elle appelle une dépression authentique et par une dépression revendicatrice, ou bien le procès de l’analyse peut aussi avoir d’autres descriptions comme par exemple une assomption de la castration, et là on touche à une identification avec le signifiant phallique, avec le phallus symbolique. Et ça peut prendre aussi la forme d’une assomption de la mort c’est-à-dire de la fin de l’être. Et tout cela ce sont des descriptions de ce en quoi consiste le travail de l’analyse. Si nous le disons, c’est parce que nous avons vu que quand ça se termine, ça se termine selon l’une ou l’autre facette de cette fin que je viens de dire.
Sylvain Frérot : Alors nous avons parlé de cette différence entre désirable et désirant, on peut interroger aussi le désir de transmettre de Lacan, c’est-à-dire ce qui a fait que ses analysants sont devenus ses élèves et les conséquences que cela asu avoir.
Moustapha Safouan : Ecoutez, ça c’est toute une histoire, parce qu’il y a des gens qui se trouvent dans des conditions telles que leur vie se trouve inséparablement attachée à quelque chose qui s’appelle une mission. Par exemple, Lacan était psychiatre puis il a fait de la psychanalyse, il est devenu analyste mais il avait déjà une vision, qu’il s’agisse de l’instance dite du moi, qu’il s’agisse de la dimension de la sexualité ou encore du désir inconscient. Le moins qu’on puisse dire c’est que c’était un homme qui avait beaucoup à dire là-dessus, et d’ailleurs très puissamment. Ce n’était pas mince de trouver le lien, le narcissisme comme capitation par l’image. Donc Lacan a été analyste à un moment où effectivement il avait absolument raison d’estimer que la psychanalyse se fourvoyait. Elle se fourvoyait du point de vue pratique dans une rigidité concernant par exemple le nombre de séances par semaine, c’était devenu une bureaucratisation de la psychanalyse qui était contraire à son esprit elle-même. Et sur le plan théorique, c’était encore pire. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que ça a donné quand, déjà avant la guerre, il a dit qu’il n’y avait pas de phase génitale, et puis ensuite qu’il n’y avait pas de rapport sexuel. Je vous assure qu’il y a des lacaniens renommés, qui ont beaucoup écrit, et qui jusqu’à présent n’arrivent pas à croire qu’il n’y a pas de rapport sexuel, ce que ça veut dire. Autrement dit la dimension phallique et non pas génitale de la sexualité humaine, parce que c’est par cette dimension-là qu’elle est liée à la question de l’être, est complètement absente de la tête de beaucoup de lacaniens, et même de lacaniens illustres. Alors si après trente ans d’enseignement et trente ans après sa mort, il n’a pas fait passer son message, qu’est-ce qu’on peut dire?
Donc, pour ce qui est de ses élèves, je crois que ce que je viens de dire, ça aide un peu à décrire…
SF : Oui, certainement mais est-ce que désir d’analyste et désir de transmettre sont toujours antinomiques?
MS : Ah le désir de transmettre… En tout cas moi je ne peux pas m’attribuer ce désir. Je veux bien travailler avec quelqu’un, j’aime beaucoup échanger, mais transmettre comme ça, je n’ai jamais occupé un poste dans ma vie. (…)
(…)
Mon plus grand plaisir c’est quand même d’avoir quelqu’un qui veut travailler avec moi et avec qui je travaille. Partager le travail, c’est quelque chose, mais je ne vois pas ça comme une transmission. Si ça l’est, je ne peux pas parler d’un désir de transmettre.
in L’Inconscient à demi-mot, p.52-53.